Quelle a été votre réaction lorsqu'on vous a proposé de participer à cette collection ?
Je
me suis d'abord demandé ce qui pouvait représenter la Belgique à
travers ce réveillon de l'an 2000. La question du bilinguisme s'est
tout de suite imposée. J'avais très envie de faire un film politique.
C'est un problème qui rythme la vie quotidienne et politique de la
Belgique depuis à peu près 70 ans maintenant, depuis que les Flamands
ont commencé à revendiquer une identité culturelle. Ce mouvement s'est
accompagné d'une montée en puissance économique de la Flandre au moment
où la Wallonie, terre d'industrie lourde très prospère à la fin d u
siècle dernier et au commencement de celui ci, a commencé à péricliter.
Les Flamands, eux, avaient développé des industries de service qui ont
mieux résisté, d'autant que cela se doublait d'une politique beaucoup
plus agressive et beaucoup plus ouverte sur le monde. Les Wallons
étaient plus refermés sur eux mêmes, persuadés que la culture française
leur permettrait de garder leurs privilèges éternellement. De nos
jours, à Bruxelles, où je vis, ces deux mentalités tellement
différentes sont quotidiennement à l'oeuvre. J'avais envie d'en rendre
compte dans le contexte de la commande qui m'était faite.
La
scission de la Belgique telle que votre film la décrit est elle
inscrite dans l'évolution politique actuelle de ce pays ou est ce une
simple hypothèse de votre part, un "pavé dans la mare? »
Je
voulais provoquer, mon film est une mise en garde. Il n'y a pas si
longtemps, j'aurais dit que c'était une pure fiction, mais depuis que
nous avons tourné ce film, un certain Léo Petters a ravivé cette guerre
linguistique de façon assez forte. Prenons le statut de Bruxelles, qui
est une ville francophone située à l'intérieur du territoire flamand,
mais dont 80 % de la population est francophone et un quart immigré.
Beaucoup vivent dans des "communes à facilités". Ce sont des communes,
qui, comme Bruxelles, sont en territoire flamand, mais où l'on a
accordé des "facilités" à l'énorme majorité des francophones qui
vivent: ainsi, s'ils font la déclaration de leur francité, ils peuvent
obtenir leurs papiers (déclaration d'impôts, etc...) en français, sinon
ils les reçoivent en flamand. Or, au moment où je vous parle, certaines
phrases du film relatif à ce statut ne sont plus de la fiction. Lorsque
la journaliste demande au Premier Ministre : "Certains de vos collègues flamands remettent en cause les communes à facilités",
c'est exactement ce que ce ministre a fait alors que ces avantages sont
inscrits dans la Constitution. C'est une façon de dire que ces
"communes à facilité" sont un régime transitoire et que les
francophones qui en bénéficient doivent en réalité s'assimiler.
Pourtant, dernièrement, la région flamande a fait faire un sondage
auprès des flamands pour savoir s'ils désiraient vraiment la séparation
avec la Belgique et seuls 10% d'entre eux ont répondu positivement.
Reste donc dans ce pays un désir unitaire mais qui est plus celui des
gens que celui des politiques. Nous assistons à un règlement de comptes
entre castes, entre élites, dont l'enjeu communautaire semble être le
levier idéal.
Dans
le film, le surréalisme, le réalisme magique, sont les moyens mis en
oeuvre par la fiction pour lutter contre la bêtise, l'intolérance.
C'est aussi une tradition profondément belge, qui forcément vous touche
en tant qu'artiste. Pourriez vous en dire plus?
La
Belgique est un plat pays, le ciel y est très bas, il y a très peu
d'horizon et l'imagination est là pour inventer un espace qui n'existe
pas. Ca me plaît de penser qu'un certain courant artistique y a trouvé
son inspiration. L'autre réflexion, c'est qu'un régime totalitaire peut
arriver à contraindre, à intimider, mais pas à contrôler entièrement un
homme, car son esprit reste un espace inaliénable où vient justement se
nicher l'imaginaire. C'est cette brèche que le film explore.
Le Mur renvoie à celui de Berlin, bien sûr, un choix plutôt provocateur à l'heure où les frontières disparaissent...
Le
film traite un peu d'une tendance fascisante... Le mur existe déjà
virtuellement. Ainsi y a t il en Belgique des règles qui interdisent à
des chaînes de télévision d'émettre dans l'autre communauté. Les
télévisions communautaires françaises ne peuvent pas émettre en Flandre
et réciproquement, ce qui va totalement à l'encontre de toutes les
directives européennes et pourrait être perçu comme discriminatoire. Je
pense donc qu'il faut rester vigilant et cette aberration du mur est là
pour le souligner. C'est une histoire qui se passe dans un pays où les
points de vue sont tellement inconciliables que les gens n'arrêtent pas
de se rentrer dedans. Or,je suis sûr quesions'attaquaitàla cause de ces
dissensions, qui reste l'oppression de la population flamande, à un
moment de notre histoire, par la population francophone, et si on
arrivait à reconnaître une forme de responsabilité historique et à
l'intégrer, on pourrait enfin tourner la page.
Par rapport à votre carrière et à ce que Ma vie en rose à représenté, quelle est la place de ce film ?
On
a tourné ce film en deux fois moins de temps que Ma vie en rose, avec
dix fois moins de budget et dans des conditions assez compliquées. Mais
d'une certaine façon, il n'y a pas eu de contraintes, bien qu'il
s'agisse d'une commande: ARTE est une chaîne qui bise les réalisateurs
s'exprimer, j'ai pu m'aventurer dans des territoires et risquer des
mélanges, choses que je n'aurais sans doute pas pu faire dans un
deuxième long métrage. Ce film, de ce point de vue, est expérimental,
dans le sens où il m'a permis d'explorer des choses que je n'aurais pas
abordées autrement et ce, sans crainte, sans pression. Cela m'a aussi
beaucoup plu de faire un deuxième film sans moyens. Mon premier film
avait coûté cher, je ne voulais pas être pris au piège de l'image du
réalisateur "coûteux". Le paradoxe, c'est que les restrictions
budgétaires aboutissent à plus de liberté. Quand on a beaucoup d'argent
pour faire un film, l'enjeu est tellement plus grand que ça restreint
la marge de manceuvre...
Qu'est ce que c'était, l'an 2000, quand vous étiez enfant ?
Je
pense que c'est plutôt le passage des années 70 aux années 80 qui m'a
marqué, où l'on s'attendait à ce que tout change et où rien n'a changé.
L'an 2000 sera du même acabit, il existe dans nos têtes. Il n'existe
pas ailleurs...